Avertir le modérateur

08/05/2012

Le sens d’une victoire

Le résultat de la présidentielle vu par le voisin du dessous.

3650118671.png   Le socialiste François Hollande a nettement remporté le second tour des élections présidentielles en France. On peut aussi considérer que la crise et les politiques d’austérité rendues obligatoires par les marchés, Berlin et Bruxelles ont fait une nouvelle victime avec Nicolas Sarkozy, l’homme politique qui après la chute des Lehman Brothers en septembre 2008 annonçait une « refondation du capitalisme » qui ne vit jamais le jour.

   La victoire de Hollande constitue une bouffée d’air frais pour la gauche en Europe et en France, ainsi qu’un espoir que les choses puissent commencer à changer dans l’UE. Aucun socialiste n’avait occupé le palais de l’Elysée depuis le départ en 1995, après 14 ans de règne, de François Mitterrand. Autrement dit, une génération. Cette expérience, sans nul doute, servira à Hollande, car sous la pression des marchés d’alors, Mitterrand, après son triomphe de 1981, n’a attendu que 18 mois avant de s’orienter vers une politique économique orthodoxe. Hollande a bien plus de corsets, non seulement celui des marchés financiers démesurément grands, mais aussi celui de l’euro. Aussi celui qui s’est présenté comme un homme tranquille fut-il avisé. Il sait les énormes difficultés qu’il a face à lui.

   Il n’a pas rejeté la politique d’austérité, gravée dans le marbre du Pacte Fiscal impulsé par l’Allemagne, mais son exigence porte sur le fait d’y ajouter une politique de croissance à l’échelle européenne. Il n’est pas le premier, mais la perspective de sa victoire a déjà mis en route une dynamique dans ce sens à Bruxelles, à Berlin et dans bien d’autres capitales, sauf, apparemment, à Madrid, bien qu’elle favorise l’Espagne.

   Les élections d’hier en France et en Grèce reflètent le fait que les citoyens de pays de plus en plus nombreux pensent, comme Hollande, que la politique d’austérité sévère qui s’est imposée « ne peut être une fatalité » et qu’elle ne suffit pas. Du reste, elle s’est aussi imposée en partie pour des raisons idéologiques. Hollande, à la tête de la seconde économie de l’UE, quoiqu’en minorité politique, peut impulser le débat sur les idées et sur la politique contre le néolibéralisme dominant.

   Cette rectification vers un plan de croissance doit passer par Bruxelles, outre chacun des pays. Bien que chaque Etat doive faire ses réformes structurelles en profondeur, même une France ankylosée où Hollande ne doit pas tergiverser à l’heure d’insuffler un nouveau dynamisme, les solutions purement nationales sont aujourd’hui inefficaces dans cette Europe et dans un monde globalisé. La Commission Européenne semble l’avoir compris.

   Le nouveau président français doit comprendre, en outre, que la quasi-totalité des autres Etats membres de l’UE se sentent mis à l’écart par l’axe tout-puissant Berlin-Paris. Il est nécessaire que ressurgisse l’Europe de tous et celle des institutions de l’UE. Ainsi les européistes seraient-ils bien lotis, bien que nous ne devions pas ignorer qu’une part importante des Français a appuyé au premier tour les idées anti-européennes du Front National de Marine Le Pen, que Sarkozy a dans une certaine mesure fait siennes.

   La dynamique des élections à deux tours tend à donner l’image d’une France divisée. Elle l’est. Hollande devra s’efforcer de la rassembler : le discours d’acceptation immédiate de la défaite de la part de Sarkozy et son fair-play surtout peuvent y contribuer. La campagne électorale ne s’est toutefois pas achevée. Il manque le troisième tour, les législatives en juin, car sans majorité au Parlement, le nouveau président pourra difficilement gouverner comme il l’entend. Du reste, après la défaite de Sarkozy et son refus de conduire l’UMP lors de ces élections, la droite française peut entrer en crise. C’est ce dont souhaite profiter l’extrême-droite de Le Pen. Si elle y parvenait, ce serait dangereux pour la France et pour le projet européen.

 

Texte original : Editorial – El País (2012). "Sentido de una victoria"

21:21 Publié dans Article, Politique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : espagne, france | |

26/04/2012

La guerre perdue

L'expropriation de Repsol en Argentine analysée par Mario Vargas Llosa, « écrivain de gauche et penseur de droite ».

1334854317_585450_1335020921_noticia_normal.jpg    L’expropriation de 51% du capital de YPF, propriété du groupe Repsol, décidée par le gouvernement de madame Cristina Fernandez Kirchner, ne va pas rendre à l’Argentine « sa souveraineté énergétique », comme le prétend la Présidente. Cela va simplement détourner pendant une courte période l’opinion publique des graves problèmes sociaux et économiques qui l’affectent par un enivrement passager de patriotisme nationaliste jusqu’à ce qu’une fois venue l’heure de la gueule de bois, elle découvre que cette mesure a valu au pays bien plus de préjudices que de bénéfices et aggravé la crise provoquée par une politique populiste et démagogique qui le pousse au bord du précipice.

   Les ressemblances entre ce qu’il est arrivé à Repsol à Buenos Aires et les méthodes dont a usé le commandant Hugo Chavez au Venezuela pour nationaliser des entre prises agricoles et industrielles sont si grandes qu’elles semblent obéir au même modèle. D’abord, les soumettre à un harcèlement systématique qui les empêche d’opérer normalement, qui les appauvrisse et les ruine, puis, après leur avoir mis la corde au cou, « les conserver à moindre frais », comme l’a expliqué Antonio Brafan, le président de Repsol, lors de la conférence de presse où il a estimé à huit milliards d’euros le montant des actifs de l’entreprise victime de la spoliation. Pendant quelques années, l’opinion publique vénézuélienne s’est laissé duper par ces « récupérations patriotiques » et « coups au capitalisme » grâce auxquels se construisait le socialisme du XXIe siècle, jusqu’à ce que survienne l’amer réveil et qu’elle découvre les conséquences de ces confiscations : un appauvrissement généralisé, une chute brutale des niveaux de vie, la plus haute inflation du continent, une corruption généralisée et une violence qui a fait de Caracas la ville au plus fort taux de criminalité de toute la planète.

   Depuis quelque temps, le gouvernement argentin multiplie ces opérations de diversion, pour compenser par des postures et des offenses démagogiques, la grave crise sociale qu’il a lui-même provoquée avec sa politique insensée de relance par la consommation, d’interventionnisme dans la vie économique, son conflit irrésolu avec les agriculteurs et l’insécurité qu’ont généré son manque de transparence et de constantes retouches et modifications des règles du jeu dans sa politique de prix et de règles pour l’investissement. Il n’est pas surprenant que l’inflation croisse, que la fuite des capitaux, vers le Brésil et l’Uruguay principalement, augmente tous els jours et que l’image internationale du pays en soit venue à se détériorer de façon systématique.

   D’abord ce fut al guerre contre les journaux les plus prestigieux du pays, La Nación et Clarín, avec des accusations et des menaces qui semblaient précéder leur séquestration et fermeture – épée de Damoclès toujours suspendue au-dessus de leur tête, malgré quoi les deux organes ont conservé courageusement leur indépendance – puis, plus récemment, la résurrection de l’affaire des Malouines. Lors du récent sommet de Carthagène, la présidente Fernandez Kirchner essuya une rude déception en n’obtenant pas de ses collègues latino-américains l’aval belligérant qu’elle espérait, car ces derniers se contentèrent de lui offrir un appui plus rhétorique que pratique, craignant de se voir embarqués dans un conflit aux conséquences économiques très sérieuses dans un continent où les investissements britanniques et européens sont considérables. Aussitôt après cet échec est survenue l’expropriation de Repsol, le nouvel ennemi que le chef d’Etat présente aux masses péronistes comme l’abominable responsable des maux dont souffre le pays (dans ce cas, la pénurie d’énergie). Maigres victoires dans une guerre perdue sans rémission.

   En réalité, les maux dont souffre ce grand pays que fut l’Argentine – le plus prospère et le plus avancé du continent depuis la fin du XIXe siècle jusqu’au milieu du XXe – ne sont pas dus à la presse libre et critique ni au colonialisme britannique ni aux entreprises étrangères qui apportèrent leurs capitaux et leur technologie au pays croyant naïvement que ce dernier respecterait les lois et remplirait les contrats que signait son gouvernement, mais au péronisme, avec son idéologie confuse où se mêlent les plus contradictoires apports, le nationalisme, le marxisme, le fascisme, le populisme, le caudillisme et presque tous les ismes qui ont fait de l’Amérique Latine le contient pauvre et  arriéré qu’il est. Il y a un mystère, pour moi indéchiffrable, autour de la loyauté d’une part considérable du peuple argentin envers une force politique qui, tout au long des périodes où elle a occupé le pouvoir, a appauvri le pays, gaspillant ses énormes richesses, par des politiques démagogiques, aiguisant ses divisions et antagonismes, détruisant les formidables succès qu’il avait atteints dans els domaines de l’éducation et de la culture et le ramenant à des niveaux de sous-développement qu’il avait mieux que n’importe quel autre pays latino-américain laissés derrière lui. Point n’est besoin d’avoir des dons de prophète pour savoir que l’expropriation de Repsol va accélérer cette lamentable décadence.

   Le pire c’est que les dommages que cette mesure injustifiée signifie n’affectent pas seulement l’Argentine mais l’Amérique Latine en général, semant la méfiance des investisseurs dans une région du monde qui, depuis quelques années, a suivi en général, à quelques exceptions près, la voie de la raison politique, optant pour la démocratie, et du réalisme économique, ouvrant ses économies, s’intégrant aux marchés du monde, stimulant les investissements étrangers et respectant ses engagement internationaux. Avec des résultats magnifiques comme ceux que peut afficher ces dernières années des pays tels que le Brésil, l’Uruguay, le Chili, la Colombie, le Pérou, une bonne partie de l’Amérique Centrale et le Mexique, en matière de création d’emploi, de diminution de la pauvreté, de développement des classes moyennes et de consolidation institutionnelle. Au lieu de suivre ce modèle de réussite, Madame Fernandez Kirchner a préféré s’enrôler dans le paradigme catastrophique du commandant Hugo Chavez et ses disciples (Nicaragua, Bolivie, Equateur).

   Par chance, toute l’Argentine ne vit pas ensorcelée par les chants de sirène populistes du péronisme. A l’intérieur même du parti de gouvernement il y a des secteurs, par malheur minoritaires, conscients du tournant antimoderne et antihistorique qu’a peu à peu adopté le gouvernement de Madame Fernandez Kirchner et des conséquences tragiques que cela aura à court ou long terme pour l’ensemble de la société. Dans l’opposition divisée il y a eu ces derniers jours, par chance, quelques voix lucides pour s’opposer à l’euphorie nationaliste avec laquelle fut reçue la nouvelle de l’expropriation de Repsol, comme celle du maire de Buenos Aires, Mauricio Macri, qui a déclaré : « L’expropriation nous endette et nous éloigne du monde. Dans un an, nous serons plus faibles qu’aujourd’hui. »

   C’est une prédiction très exacte. Les problèmes énergétiques d’Argentine ne sont pas le manque de ressources mais de technologie et surtout, de capitaux. Comme le pays en manque, il doit les importer. Toutefois, avec ce précédent, il ne sera pas facile de convaincre des entreprises grandes et efficientes  d’orienter leurs efforts vers un pays qui vient de donner un exemple aussi peu sérieux et responsable vis-à-vis de leurs engagements acquis. Vont pleuvoir sur l’Argentine les demandes de réparation devant toutes les cours et institutions de commerce internationales et ses relations non seulement avec l’Espagne mais aussi avec l’Union Européenne, le Fonds Monétaire International, la Banque Mondiale, etc., sont désormais devenues conflictuelles. Pourquoi tant de risque ? Pour jouir quelques jours durant du vacarme frénétique des bandes de piqueteros euphoriques et des louanges enflammées d’une presse servile. Cela en valait-il la peine ?

   Dans l’Amérique Latine de nos jours, ce qu’il est arrivé à Repsol a un curieux arrière-goût anachronique, d’une autre époque, de réminiscence rance d’un monde qui a disparu. Car, en réalité, du Mexique au Brésil, même s’il y a toujours d’énormes problèmes à affronter – parmi eux, les principaux, ceux de la corruption et du narcotrafic- l’époque néfaste du nationalisme économique, du développement endogène, du dirigisme étatique de l’économie qui nous a apporté tant de violence et de misère semblait avoir été surmontée. Cela semble incroyable qu’un passé si épouvantable ressuscite une fois encore et qui plus est au pays de Sarmiento, de Alberdi, de Borges, qui furent, chacun en son temps et en son champ, les hérauts de la modernité.

 

Texte original : VARGAS LLOSA M. (2012). "La guerra perdida"

15:03 Publié dans Article, Economie, Politique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : argentine | |

 
Toute l'info avec 20minutes.fr, l'actualité en temps réel Toute l'info avec 20minutes.fr : l'actualité en temps réel | tout le sport : analyses, résultats et matchs en direct
high-tech | arts & stars : toute l'actu people | l'actu en images | La une des lecteurs : votre blog fait l'actu