Avertir le modérateur

26/10/2012

Les traducteurs

Révision des bases sous forme de mise en abyme

espagne   L’essentiel tend à être ou à devenir invisible. Parce qu’ils sont essentiels et parce que leur travail est omniprésent, les traducteurs tendent à s’évanouir dans leur invisibilité, mais aussi parce que mieux ils font leur travail, moins il en reste de traces, au point de faire croire qu’ils ne sont pas intervenus. Nous remarquons qu’une traduction « nous fait grincer des dents », de la même façon que nous remarquons le grincement dans les changements de vitesse qu'effectue un conducteur affolé ou inexpérimenté. Il saute un mot étrange, une tournure qui visiblement appartient à une autre langue et c’est seulement à ce moment-là que nous reconsidérons vraiment le fait de lire une traduction. Que nous songions presque exclusivement au traducteur quand nous sentons qu’il s’est trompé est une preuve simultanée de la valeur de ce travail et de la maigre reconnaissance qu’il reçoit d’ordinaire, davantage encore en des temps où les textes circulent sur Internet sans la moindre constance dans leur origine et où certaines personnes s’imaginent qu’il n’y a guère de différence entre un traducteur automatique et un correcteur automatique d’orthographe.

   Mais il en a peut-être toujours été ainsi. Je me suis rendu compte que la plupart des livres que je lisais étaient le fruit d’une traduction aussi tard que les films avaient un réalisateur. Je remercie chaque jour l’effet qu’ont eu sur mon imagination et ma vocation les romans de Julio Verne – je n’arrive pas à écrire Jules – mais je n’ai jamais pensé aux personnes presque toujours anonymes qui les traduisaient, sûrement à un très modeste profit, pour les maisons d’édition Bruguera, Sopena ou Molino. La première fois que j’ai su le nom de l’un des traducteurs de Verne fut quand, durant les années de privation de lecture de l’université, je trouvai les nouvelles traductions de certains de ses meilleurs romans qu’Alianza avait commandées à Miguel Salabert, qui a aussi retraduit il y a quelques années L’éducation sentimentale et Madame Bovary. Mais qui aurait aussi traduit pour moi sans que je ne le sache Le Comte de Monte-Cristo ou Le journal de Dany ou Papillon ou Sinouhé l’Egyptien, pour ne pas prendre de grands airs dans notre bilan de lecture, ou ces pages de La Peste qu’il me semblait opportun de remplir de phrases soulignées, peut-être avec l’espoir que quelqu’un (du beau sexe de préférence) prenne note admirative de mon acuité intellectuelle.

   Un ami éditeur et poète très apprécié et monstre de sagesse m’assurait récemment qu’il avait décidé de ne plus lire de traductions, parce qu’il s’est forgé la conviction qu’il est plus satisfaisant de se concentrer sur des littératures de langues qu’il connaît déjà. Comme dans son cas, elles comptent, que je sache, le castillan, le catalan, le français, l’allemand, l’italien, le latin et l’anglais, j’ai l’impression que mon ami n’est pas très représentatif. Nous autres, dans une plus ou moins large mesure, avons besoin de la médiation continue des traducteurs et c'est une marque de notre pénurie intellectuelle croissante que de constater à ce point, en ces temps de marchandages et de restrictions, la faible considération du métier, la maigre récompense qu’obtiennent les meilleurs et la hâte ou la négligence avec laquelle on laisse passer des traductions médiocres ou franchement inacceptables. Curieusement, la mauvaise traduction a aussi ses admirateurs, et son influence littéraire : on trouve toujours plus d’articles de presse voire de pages de romans qui sont écrits comme s’il s’agissait de traductions amatrices de l’anglais, voire d’atroces doublages de films. On voit que sur les chemins de l’ignorance et de la crédulité nous revenons aux temps de mon adolescence, où les stars de la pop autochtones ne connaissaient pas un mot d’anglais mais affectaient un accent américain en chantant en espagnol.

   Celui qui dépend le plus du traducteur est, bien sûr, l’écrivain lui-même. Vous êtes dans une autre langue exactement ce que le traducteur fait de vous. Dans la plupart des cas, et à part mon ami polyglotte qui connaît sans doute davantage de langues que je ne le croie ou en a encore appris une depuis la dernière fois que je l’ai eu au téléphone (il a peut-être une plus grande capacité encore à parler au téléphone que d’apprendre des langues), on est pieds et poings liés : un jour vous recevez un livre qui doit être à vous puisqu’il y a votre nom sur la couverture et peut-être votre photo au revers, mais ce qui ressemble sûrement à ce que vous avez écrit naguère est totalement indéchiffrable, comme si c’avait été parfois écrit avec les caractères d’une ancienne langue morte. Une profession de foi est nécessaire : si l’on sait toutes les fois où l’on a pris du plaisir, où l'on a appris, où l'on a été ému à la lecture de traductions du russe ou du japonais, ou de l’hébreux, ou du grec, il est tout à fait possible que se produise maintenant l’effet inverse. Grâce au traducteur, surviendra un miracle : ce que vous avez écrit résonnera dans la conscience de quelqu’un dans une langue tout autre que la vôtre, dans des endroits du monde où vous n'irez jamais. Des personnes qui vous semblent aussi étrangères que les habitants de la Lune sont au final presque exactement comme vous. Je peux témoigner que tous les jours ou presque, par exemple, Elvira Lindo reçoit d’Iran des lettres de lecteurs adolescents et juvéniles qui sont devenus accros aux aventures de Manolito Gafotas en farsi. Le plus singulier, sans cesser de l’être, demeure intelligible presque partout. On perd toujours quelque chose même dans la meilleure traduction, mais l’on gagne aussi quelque chose, où l’on renforce quelque chose, peut-être le noyau d’universalité qu’il y a toujours dans la littérature.

   Pendant deux ou trois jours, à Amsterdam, j’ai cohabité avec un groupe de traducteurs de mes livres : en hollandais, en français, en allemand. Certains, d’avoir tant travaillé avec moi pendant des années, étaient déjà des amis : Philippe Bataillon, Willi Zurbrüggen ; j’ai connu les autres ces jours-là : Jacqueline Hulst, Ester van Buuren, Adri Boon, Erik Coenen, Frieda Kleinjan-van Braam, Tineke Hillegers-Zijlmans. Un même livre devient légèrement différent dans l’imagination de chaque lecteur: mais cette multiplication, cette métamorphose est encore plus accentuée chez tout traducteur. Le traducteur est le lecteur suprême, le lecteur si complet qu’il finit par écrire mot à mot le livre qu’il lit. C’est lui ou elle qui détecte les erreurs et les négligences que l’auteur n’a pas vues et que les éditeurs n’ont pas corrigées. Il se voit forcé de jauger le poids et le sens de chaque mot bien plus scrupuleusement que le romancier lui-même. Willi Zurbrüggen a utilisé un terme musical pour parler de son travail : ce qui ressemble le plus à une traduction, surtout dans des langues aussi différentes que l’espagnol et l’allemand, c’est la transcription d’un morceau de musique.

   J’écoutais parler ces personnes, si différentes les unes des autres, si égales dans leur dévotion au travail qu’elles font, et j’éprouvais de la gratitude et un brin de remords : un mot que j’avais choisi au hasard ou d’instinct, une phrase à laquelle j’avais peut-être consacré quelques minutes, ont pu leur causer des heures ou des jours de tourment. Apprendre sur les limites de ce qui peut être traduit vous fait prendre davantage conscience qu’il y a aussi des limites à ce que les mots eux-mêmes peuvent dire.

 

Texte original : MUÑOZ MOLINA A. (2012). "Los traductores"

15:36 Publié dans Article, Culture, Livre | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : espagne | |

13/08/2012

Une apparente simplicité

La magie du réel chez le cinéaste argentin Carlos Sorin.

argentine   Il est venu à l'idée de Carlos Sorin* de réaliser un long-métrage de fiction avec des acteurs non-professionnels il y a quelques années tandis qu’il filmait un spot publicitaire où l’on narrait l’impact causé dans un petit village de Patagonie par l’installation d’un téléphone (celui d'un local qui disait : « Coucou ! Tu ne devineras jamais d’où je t’appelle ? ») A son arrivée dans ce village, il vit que la grande excitation qui régnait chez les habitants n’était pas tant due à la présence d’une équipe de tournage qu’à l’apparition du téléphone lui-même. En cet instant, il se rendit compte que cela n’avait pas de sens de filmer la représentation de quelque chose qu’il avait réellement sous les yeux, il renvoya ses acteurs à Buenos Aires et tourna avec les villageois, véritables protagonistes de l’histoire.

   Après cette heureuse expérience, il ébaucha trois histoires avec le scénariste Pablo Solarz et entama un casting en divers lieux du territoire argentin. Une fois la première sélection effectuée, ils réécrivirent le scénario en fonction de la distribution. Ainsi Historias mínimas (2002) est-il né comme l’exploration de l’une des différentes façons d’aborder le thème de la représentation de la réalité. La différence majeure entre un long-métrage de fiction et un documentaire réside probablement dans le fait que la fiction manie des matériaux qui n’existent que pour le film, tandis que les personnages et évènements du documentaire ont ou ont eu une existence indépendante de l’acte de filmer. Carlos Sorin a remis en question cette limite en faisant de l’acteur et du personnage la même personne.

   Ce n’est pas la première fois que ce réalisateur joue avec les frontières ambiguës et floues qui séparent la fiction de la réalité. Dans son premier opus, La película del rey (1986), l’histoire d’un metteur en scène et l’histoire du roi étaient à la fin la même, celle d’une passion partagée. L’année suivante, il tourna La era del ñandú, un documentaire apocryphe pour le cycle télévisuel Science et Conscience. Prenant comme point de départ le fameux cas de la crotoxine (un médicament censé soigner le cancer), Sorin a construit un récit en combinant une histoire disparate avec les codes du réalisme télévisuel, avec pour résultat un surprenant effet de crédibilité auprès du public.

   L’action de ces Historias mínimas se déroule dans la province de Santa Cruz. Don Justo (Antonio Benedectis) est un vieillard de 80 ans qui entame un voyage de 400 kilomètres à la recherche de Malacara, son chien. Roberto (Javier Lombardo) est un délégué commercial qui tente de séduire une jeune veuve en lui apportant une galette pour l’anniversaire de son fils. Maria (Javiera Bravo) est une femme très modeste qui doit voyager jusqu’à la ville de Puerto San Julian pour recevoir un prix gagné au tirage au sort d’une émission de télévision. Les trois protagonistes évoluent sur les mêmes routes désertes de Patagonie, mais leurs histoires se croisent sans raison dans quelques étapes.

   La simplicité des histoires narrées ne doit pas être assimilée à des mises en scène aux procédés simples ou élémentaires. Fin connaisseur des possibilités de manipulation du tournage et du montage, Sorin a construit un récit avec une cohérence textuelle inusitée dans notre cinéma. La narration entremêle les trois histoires, non seulement dans ses croisements thématiques, mais aussi par une grande quantité de détails, parmi lesquels je vais seulement citer ici la présence insistante de la télévision, ou le ballon de foot qui peut être une tortue et la tortue qui peut être une trousse de maquillage. Un des principaux plaisirs que procure Historias mínimas est de découvrir ces motifs qui se répètent et se transforment, mais restent présents tout au long du récit. Derrière son apparente simplicité, le film présente une complexité surprenante. Avec un œil attentif, ce qui nous est présenté comme « la vraie vie » se révèle être une superbe construction, un simulacre créé par ce grand illusionniste qui a pour nom Carlos Sorin. Historias Mínimas est un bon exemple de la recherche consciente d’un auteur qui développe un programme basé sur la formation et le travail afin d’obtenir un objet esthétique, à la différence du « génie » qui le trouve simplement grâce à ses supposées intuition et sensibilité.

   Considérant que les deux films utilisent des acteurs professionnels et amateurs, et que les deux présentent une histoire quasi minimaliste, on peut songer à quelques questions autour de Historias mínimas et de la surévaluée Caja Negra (Luis Ortega, 2001). Tout film est une mise en relation entre des corps : entre les corps filmés, le dispositif filmique (que nous pourrions penser comme le corps du narrateur) et le corps de tout spectateur. La responsabilité éthique du réalisateur est immense, parce qu’il occupe la place de médiateur entre l’univers représenté et le spectateur. Bien que ce soit ce dernier qui complète la relation, il le fait à partir de certaines normes proposées par la narration. Le directeur est celui qui, en première instance, conditionne le regard du spectateur, qui lui donne les premières instructions afin de construire le corps représenté. Sorin construit les corps représentés avec un regard affectueux, tendre. A l’extrême opposé, Ortega regarde les corps des acteurs non-professionnels avec une distance propre à un entomologiste (justement le contraire de ce qu’il fait avec le corps de Dolores Fonzi), en les observant mais sans jamais entrer en contact avec eux. Il est frappant que l’immense majorité des critiques qui ont été faites à Caja Negra ne se référaient pas aux premiers plans du film (qui montrent des singes enfermés dans une cage), un moment d’une importance capitale dans le récit de par sa caractéristique fondatrice du regard proposé par Ortega. Sur ce point, les propositions de Sorin et Ortega représentent deux grandes attitudes qui s’opposent comme la santé et la maladie, ou comme dirait Metz, le moral et l’immoral.

 

*Films notables:

·   2002 : Historias mínimas

·   2004 : Bombón el perro

·   2006 : El camino de San Diego

·   2009 : La Fenêtre

 

Texte original : ORMAECHEA L. "Una sencillez aparente"

06:57 Publié dans Culture, Film | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : argentine | |

 
Toute l'info avec 20minutes.fr, l'actualité en temps réel Toute l'info avec 20minutes.fr : l'actualité en temps réel | tout le sport : analyses, résultats et matchs en direct
high-tech | arts & stars : toute l'actu people | l'actu en images | La une des lecteurs : votre blog fait l'actu