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02/09/2012

Le droit de naître et le droit de mourir

Ramon Sampedro, inspirateur du film Mar Adentro, évoque l’euthanasie.

Ramon Sampedro.jpg   Il n’est d’esclavage plus immoral que celui de la conscience. C’est la culture de l'involution, de l’enfer, de la mort, car elle mène irrémédiablement au ressentiment, au crime, à la destruction.

   Qu’est-il advenu de toutes les vérités sacrées et profanes, et toutes les vies sacrifiées pour les défendre, qui sont aujourd’hui considérées comme des crimes contre l’humanité ?

   Une des grandes erreurs philosophiques est de nier à l’individu le droit de renoncer à sa vie. Cela signifie qu’on ne veut jamais lui concéder que c’est là sa propriété. Libre et adulte.

   On n’a pas enseigné l’art de la bonne mort afin de défendre le caractère sacré de la vie, mais par crainte que les esclaves renoncent en masse à l’enfer de vies misérables.

   Il n’est pas absurde que les puissants justifient la souffrance comme un devoir moral parce que c'est la source de son bien-être jouissif. L’absurdité réside dans le fait que ceux qui furent esclaves, quand ils sont légitimés par la conscience collective pour corriger l’abus, l’erreur ou le crime, continuent d’appliquer les lois de leur ancien maître et leurs fondements – je me réfère aux socialistes et à la Constitution.

   Le droit de naître est fondé sur une vérité : le désir du plaisir. Le droit de mourir est fondé sur une autre vérité : le désir de ne pas souffrir. La raison éthique met le bien et le mal dans chacun de ses actes. Un enfant conçu contre la volonté de sa mère est un crime. Une mort contre la volonté de la personne aussi. Mais un enfant désiré et conçu par amour est, bien évidemment, un bien. Une mort désirée pour se libérer de la douleur irrémédiable aussi.

   La vie est fondée sur une vérité. Elle évolue en corrigeant systématiquement l’erreur. Le manuel d’instructions est la nature. Qui l’interprète fautivement crée le chaos.

   Si l’on refuse le droit de renoncer à la douleur insensée, l’on interdit aussi le droit d’être plus libre, plus noble, plus juste, le droit à l’utopie de se libérer de la tour où vous ont enfermé les législateurs. Ils ont exterminé les bêtes sauvages pour prendre leur place et font maintenant office de maîtres. Ils dictent des lois et des fondements de droits, ils créent des esclavages dont aucune raison ne peut échapper. La raison a créé pour son espèce une tour infernale.

   La liberté signifie la liberté totale. La justice signifie l’amour, le bien-être et le plaisir pour tout. C'est-à-dire l’équilibre.

   Aucune liberté ne peut être construite sur une tyrannie. Aucune justice sur une injustice ou une douleur. Aucun bien universel sur une souffrance injuste. Aucun amour sur une obligation. Aucun humanisme sur une cruauté, quel que soit l’être vivant qui en souffre. La différence entre la raison éthique et la croyance fondamentaliste est que la première est la lumière, la libération ; la seconde les ténèbres, la tour infernale.

 

Texte original : SAMPEDRO R. "El derecho de nacer y el derecho de morir"

07:14 Publié dans Citoyenneté, Film, Livre, Société | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : espagne | |

13/08/2012

Une apparente simplicité

La magie du réel chez le cinéaste argentin Carlos Sorin.

argentine   Il est venu à l'idée de Carlos Sorin* de réaliser un long-métrage de fiction avec des acteurs non-professionnels il y a quelques années tandis qu’il filmait un spot publicitaire où l’on narrait l’impact causé dans un petit village de Patagonie par l’installation d’un téléphone (celui d'un local qui disait : « Coucou ! Tu ne devineras jamais d’où je t’appelle ? ») A son arrivée dans ce village, il vit que la grande excitation qui régnait chez les habitants n’était pas tant due à la présence d’une équipe de tournage qu’à l’apparition du téléphone lui-même. En cet instant, il se rendit compte que cela n’avait pas de sens de filmer la représentation de quelque chose qu’il avait réellement sous les yeux, il renvoya ses acteurs à Buenos Aires et tourna avec les villageois, véritables protagonistes de l’histoire.

   Après cette heureuse expérience, il ébaucha trois histoires avec le scénariste Pablo Solarz et entama un casting en divers lieux du territoire argentin. Une fois la première sélection effectuée, ils réécrivirent le scénario en fonction de la distribution. Ainsi Historias mínimas (2002) est-il né comme l’exploration de l’une des différentes façons d’aborder le thème de la représentation de la réalité. La différence majeure entre un long-métrage de fiction et un documentaire réside probablement dans le fait que la fiction manie des matériaux qui n’existent que pour le film, tandis que les personnages et évènements du documentaire ont ou ont eu une existence indépendante de l’acte de filmer. Carlos Sorin a remis en question cette limite en faisant de l’acteur et du personnage la même personne.

   Ce n’est pas la première fois que ce réalisateur joue avec les frontières ambiguës et floues qui séparent la fiction de la réalité. Dans son premier opus, La película del rey (1986), l’histoire d’un metteur en scène et l’histoire du roi étaient à la fin la même, celle d’une passion partagée. L’année suivante, il tourna La era del ñandú, un documentaire apocryphe pour le cycle télévisuel Science et Conscience. Prenant comme point de départ le fameux cas de la crotoxine (un médicament censé soigner le cancer), Sorin a construit un récit en combinant une histoire disparate avec les codes du réalisme télévisuel, avec pour résultat un surprenant effet de crédibilité auprès du public.

   L’action de ces Historias mínimas se déroule dans la province de Santa Cruz. Don Justo (Antonio Benedectis) est un vieillard de 80 ans qui entame un voyage de 400 kilomètres à la recherche de Malacara, son chien. Roberto (Javier Lombardo) est un délégué commercial qui tente de séduire une jeune veuve en lui apportant une galette pour l’anniversaire de son fils. Maria (Javiera Bravo) est une femme très modeste qui doit voyager jusqu’à la ville de Puerto San Julian pour recevoir un prix gagné au tirage au sort d’une émission de télévision. Les trois protagonistes évoluent sur les mêmes routes désertes de Patagonie, mais leurs histoires se croisent sans raison dans quelques étapes.

   La simplicité des histoires narrées ne doit pas être assimilée à des mises en scène aux procédés simples ou élémentaires. Fin connaisseur des possibilités de manipulation du tournage et du montage, Sorin a construit un récit avec une cohérence textuelle inusitée dans notre cinéma. La narration entremêle les trois histoires, non seulement dans ses croisements thématiques, mais aussi par une grande quantité de détails, parmi lesquels je vais seulement citer ici la présence insistante de la télévision, ou le ballon de foot qui peut être une tortue et la tortue qui peut être une trousse de maquillage. Un des principaux plaisirs que procure Historias mínimas est de découvrir ces motifs qui se répètent et se transforment, mais restent présents tout au long du récit. Derrière son apparente simplicité, le film présente une complexité surprenante. Avec un œil attentif, ce qui nous est présenté comme « la vraie vie » se révèle être une superbe construction, un simulacre créé par ce grand illusionniste qui a pour nom Carlos Sorin. Historias Mínimas est un bon exemple de la recherche consciente d’un auteur qui développe un programme basé sur la formation et le travail afin d’obtenir un objet esthétique, à la différence du « génie » qui le trouve simplement grâce à ses supposées intuition et sensibilité.

   Considérant que les deux films utilisent des acteurs professionnels et amateurs, et que les deux présentent une histoire quasi minimaliste, on peut songer à quelques questions autour de Historias mínimas et de la surévaluée Caja Negra (Luis Ortega, 2001). Tout film est une mise en relation entre des corps : entre les corps filmés, le dispositif filmique (que nous pourrions penser comme le corps du narrateur) et le corps de tout spectateur. La responsabilité éthique du réalisateur est immense, parce qu’il occupe la place de médiateur entre l’univers représenté et le spectateur. Bien que ce soit ce dernier qui complète la relation, il le fait à partir de certaines normes proposées par la narration. Le directeur est celui qui, en première instance, conditionne le regard du spectateur, qui lui donne les premières instructions afin de construire le corps représenté. Sorin construit les corps représentés avec un regard affectueux, tendre. A l’extrême opposé, Ortega regarde les corps des acteurs non-professionnels avec une distance propre à un entomologiste (justement le contraire de ce qu’il fait avec le corps de Dolores Fonzi), en les observant mais sans jamais entrer en contact avec eux. Il est frappant que l’immense majorité des critiques qui ont été faites à Caja Negra ne se référaient pas aux premiers plans du film (qui montrent des singes enfermés dans une cage), un moment d’une importance capitale dans le récit de par sa caractéristique fondatrice du regard proposé par Ortega. Sur ce point, les propositions de Sorin et Ortega représentent deux grandes attitudes qui s’opposent comme la santé et la maladie, ou comme dirait Metz, le moral et l’immoral.

 

*Films notables:

·   2002 : Historias mínimas

·   2004 : Bombón el perro

·   2006 : El camino de San Diego

·   2009 : La Fenêtre

 

Texte original : ORMAECHEA L. "Una sencillez aparente"

06:57 Publié dans Culture, Film | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : argentine | |

 
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