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07/06/2012

Le désert

Tranche de survie dans le désert séparant le Mexique de l’Eldorado nord-américain.

 desierto_altar_sonora_mexico_02.jpg  Ce devait être peu avant l’aube, il faisait très froid dans ce désert qui, c’est une honte, ne figurait sur aucune carte sous son nom ; Elena, étendue sur le dos sur le sable gelé, regardait vers l’infini, essayant (sans vraiment y parvenir) de bouger ses doigts engourdis pour écarter les cheveux qui lui couvraient les yeux… elle voulait pouvoir voir les étoiles qui s’évanouissaient, le ciel tout entier, elle voulait voir Dieu tout entier.

   « Où es-tu ? »

   Pensait-elle…

   Elle ne pouvait pas parler, elle avait la gorge enflée d’avoir pleuré sans cris.

   « Vas-tu me laisser mourir ici ?... Je veux revoir mes enfants…

   Est-ce un châtiment ? »…

   Le groupe de personnes avec lequel elle avait passé la frontière s’était désuni sous l’effet de la poursuite de la patrouille. Elle vit des hommes en uniforme aux visages semblables à ceux des fuyards courir, frappant et insultant tous ceux qu’ils parvenaient à rattraper ; elle et un autre étaient tombés dans un trou en essayant de se mettre à l’abri.

   Elle était là, immobile, respirant à peine pour ne pas être vue. Maintes heures avaient passé et elle n’entendait pas le moindre bruit, elle essaya de se redresser et quand elle posa sa main sur le sable, elle toucha une autre main froide, immobile, raide… c’était celle du garçon de quatorze ans qui avait voyagé depuis l’Equateur pour voir sa mère, il voulait aller jusqu’au Canada.

   Elle le reconnut quand les premiers rayons de soleil commencèrent à illuminer ce désert qui était toujours triste…

   Elena s’agenouilla et commença à faire une prière pour la mère du garçon, elle arracha le rosaire de son cou, le mit dans sa bouche morte et lui ferma les yeux.

   « Durant les quatorze premières années de la vie, le mot que l’on prononce le plus est « Maman », ce doit être horrible de ne pas être là pour l’entendre.

   C’est une partie de cette prière à Dieu qui déboucha sur des plaintes à ciel ouvert…

   « Comment survit-on l’âme divisé par des frontières ? »

   Elena murmurait entre deux sanglots rageurs, courts, qui lui transperçaient la poitrine comme des petits couteaux.

   « Comment survit-on sans pouvoir regarder tous les jours nos enfants ?... Pourquoi ne peut-on pas vivre quand nos enfants pleurent de faim ? Comment vit-on dans un pays où l’on ne peut jamais trouver de travail ? Comment survit-on dans des pays où la séquestration, la corruption, les assassinats, les violations des droits de l’homme sont notre pain quotidien, bon sang ! Réponds-moi !...

   Le désert ému souleva un peu de poussière pour caresser le visage d’Elena, il voulait la consoler. Tant de fois il avait entendu ces prières – appels. Tant de corps de mères, d’enfants, de pères, de frères… tant de Christ il gardait dans son ventre de sable, c’est là qu’ils avaient disparu, c’est là qu’il avait éprouvé les désirs de prétendre manger tous les jours, c’est là qu’étaient enterrées les âmes conscientes qui ne voulaient pas seulement survivre, elles voulaient vivre ! C’est là qu’étaient enfouies maintes ultimes pensées ; de temps en temps, le désert les laissait réapparaître sous la forme de minuscules petites fleurs blanches sous des arbustes nains.

   « Donne-moi un peu d’eau au moins ».

   Criait Elena à Dieu tandis qu’elle grattait le sable avec ses mains pour faire une sépulture aux désirs sans corps. Le désert se hâta de faire surgir une petite flaque d‘eau glacée, ce fut assez pour boire et pour se laver le visage, pour retirer le sable de son nez et d’entre ses dents, suffisant pour se mettre debout et chercher un point qui lui indiquerait une direction à suivre.

   Une lueur attira son attention à une distance qu’elle calcula, elle pouvait l’atteindre avant que le soleil ne brûle davantage, elle jeta un dernier regard sur la douleur d’une mère au fils mort et commença à marcher… accompagnée à son insu du désert.

   « Et ces fables où tu as ouvert la Mer Rouge, où tu as libéré un peuple de l’esclavage, où tu les as nourris dans le désert ? »

   Elena pensait que Dieu était meilleur avant que maintenant.

   « Abraham, tu lui as donné autant de descendance que d’étoiles dans le ciel, moi au moins, laisse-moi revoir mes enfants… je sais bien qu’ils disent que je ne suis pas une sainte, mais je crois toujours en toi, tu le sais, n’est-ce-pas ?

   Soudain, le désert la tira se sa prière silencieuse en enfonçant un de des pieds, elle essaya de ne pas perdre l’équilibre et regarda vers le nord : un camion d’une marque de bière approchait à grande vitesse, Elena trouva instinctivement la force que donnent le courage et l’impuissance, se serra l'estomac et entama une course folle en agitant ses mains levées au ciel pour que le chauffeur pût la voir, l’homme au camion l’aperçut au bord de l’autoroute et commença à réduire sa vitesse, jusqu’à s’arrêter face à elle.

   Un nuage de poussière enveloppa Elena la maltraitée, le désert voulut faire ses adieux, l’embrassa au milieu d’un vent sablonneux où flottaient les âmes et les désirs qui étaient restés vivre auprès de lui.

   « Merci, vous êtes un ange ! »

   Parvint à dire Elena.

   « Et vous, vous êtes un miracle, peu de gens survivent dans ce désert. »

   Lui répondit l’ange blanc, en anglais.

 

   Yolanda Chavez

   Los Angeles, Californie

 

Texte original : CHAVEZ Y. (2011). "El desierto" - Premier prix du concours de Conte Court Latino-américain organisé par l’Agenda Latino-américain

15:03 Publié dans Citoyenneté, Nouvelle | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : mexique, etats-unis | |

29/04/2012

Possessivité diabolique

Les méandres de l'amour décryptés par l'experte Lucia Etxebarria.

2368483077.jpg   J’ai un ami qui est toujours tout de noir vêtu et qui est un grand lecteur de Poe, c’est pour cela et aussi parce qu’il est un peu naïf qu’il a récolté le surnom de Petit Prince des Ténèbres. Le Petit Prince est un écrivain plus ou moins connu qui sort avec une fille qu’eu égard à sa passion pour Poe j’appellerai Lénore. Lénore travaille dans une agence littéraire où elle est très en vue et il faut bien dire que Madame est la fiancée de l'écrivain à la mode, et elle vit aux crochets du Petit Prince. Non contente de l’appeler à toute heure quand elle n’est pas avec lui, elle vérifie les messages de son portable, voire de son adresse internet en quête, à priori, de signes prouvant l’existence d’une maîtresse. Je crois toutefois que ce que veut Lénore en réalité, c’est avoir la sensation qu’elle contrôle, qu’elle a des droits, qu’elle est fantastique au point de fouler aux pieds les plus élémentaires normes de bienséance et de protocole dans une relation. Hier, dans un café, lors d’une conversation interrompue à tout bout de champ par les appels de la susnommée, j’évoquais au Petit Prince le pire de mes ex-fiancés. Non seulement ce dernier m’appelait à toute heure et encombrait mon fax (à l’époque il n’y avait pas de mail) de ses messages, mais il se présentait aussi chez moi aux heures les plus intempestives, comme si son amour lui donnait le droit de me réveiller à quatre heures du matin. A l’époque je lui permettais tout cela, voire j’aimais ça : je pensais que s’il avait besoin de moi à toute heure, c’est parce qu’il m’aimait. Parce que j’identifiais  « il m’aime » à « il ne peut pas vivre sans moi ». Le fait est toutefois que quand nous nous sommes séparés, ce monsieur n’a jamais plus voulu me revoir. Il ne m’a pas appelée quand mon père est mort ni quand ma fille est née car ma vie, apparemment, il s’en fiche à un point. Avant ce qu’il voulait c’était m’avoir et maintenant que je ne suis plus A LUI, je crois qu’il pense que ce qu’il adviendra ne le concerne plus.

   Dans ma liste d’ex-fiancés, il y en a un autre qui remonte à l’adolescence et qui est, justement, le Petit Prince. Avant je pensais qu’il ne m’aimait pas vraiment. Le fait est qu’il ne m’appelait pas à toute heure, car il était clair que lui pouvait vivre sans moi. Néanmoins, avec le temps, je me suis rendu compte que parmi tous mes fiancés, c’est peut-être lui qui fut le plus profondément attaché à moi car c’est le seul à toujours trouver du temps pour prendre un café avec moi quand j’ai besoin de m’épancher.

   Je ne sais pas pourquoi mais je crains que la relation que le Petit Prince entretient aujourd’hui ne dure pas toute la vie. Je parie mon hypothèque que Lénore ne sera pas une de ces ex-fiancées que l’on peut appeler de temps en temps pour prendre un café. Parce que Lénore aime moins le Petit Prince qu’elle dépend de lui. Elle a besoin de lui pour affirmer son identité mais elle ne l’aime pas. Une relation à long terme requiert, avant tout, le respect pour être entretenue. Parce qu’une relation n’est pas une fusion mais une intersection de deux ensembles. Aucune personne n’est identique à une autre, aussi est-il impossible d’aspirer à connaître la vie de l’autre dans les moindres détails. Au contraire, dans une relation saine les deux membres du couple doivent garder des parcelles d’action indépendantes, afin d‘éviter que l’un des deux devienne peu à peu une simple remorque de l’autre.

   C’est pourquoi je crois que le Petit Prince est plus que jamais immergé dans les Ténèbres, car il a confondu l’amour avec un cas de possessivité diabolique.

 

Texte original: ETXEBARRIA L. "Posesión diabólica"

18:09 Publié dans Nouvelle, Société | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : espagne | |

 
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