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11/09/2012

Le bruit des canons cessa

Mémoire chilienne de l’autre 11 septembre

salvador allende.jpg   Pour nous qui avons grandi sous la dictature, cette chanson représente bien des émotions. Ses paroles et musique (par Jorge Inostroza et Willy Bascuñan) transpirent la dramaturgie du retour des troupes sacrifiées sur le champ de bataille vers la fin du 19ème siècle, mais qui à partir du coup d’Etat du 11 septembre 1973 a pris une autre signification pour nous qui avons vécu au quotidien la répression et la pauvreté des quartiers délaissés de Santiago et de toutes les villes du Chili. Utilisées à foison par l’institution militaire après le coup d’Etat, les paroles originales (qui revisitent la geste de la Guerre du Pacifique, dont l’héroïsme et les horreurs emplissent toujours l’âme de trois pays frères du cône sud de contradictions) font désormais partie d’une fracture politique et émotionnelle qui ne guérit toujours pas au Chili.

   Aussi cet hommage invite-t-il à imaginer que « le bruit des canons cessa » en ce froid matin du 11 septembre 1973…

   Imagine qu’il n’y ait pas eu de troupes chiliennes pour attaquer La Moneda, que le chant des enfants ait freiné en douceur le fracas des obus. La part la plus noble du Chili a été sauvée, alors, ce matin sous un bombardement qui, derrière les montagnes de la vallée de Santiago désireuses de souhaiter la bienvenue au printemps, s’est diluée en cauchemars inertes qui ne sont jamais parvenus à souiller notre âme à tous, le peuple chilien. Non : le président Allende n’est pas décédé ce matin-là. Des avions de nos troupes n’ont pas massacré les murs coloniaux à la recherche du cœur des quelques défenseurs présents au beau milieu du combat inégal entre chiliens et contre le Président du Chili ! Le sang d’un président du Chili n’a pas coulé sur le Palais de La Moneda !

   Le véritable héros de cette journée est sans doute l’union indissoluble entre le président martyr et son projet social. La statue face à La Moneda suffit-elle à rendre justice au sacrifice du chef d’état socialiste ? Déclarez sur les murs de Santiago : la Place de la Constitution devrait s’appeler « Place Salvador Allende ». La portion de l’Alameda face au lieu où le président du Chili a trouvé la mort devrait s’appeler « Président Salvador Allende ». La rue Moneda devrait oublier les singeries bureaucratiques et devrait s’appeler « camarade président, Salvador Allende ». La classe politique de droite et de gauche devrait s’unir pour incliner la tête dans un profond respect, honorer le véritable sacrifice de cette histoire et s’unir dans un hommage national permanent à un président qui est mort, en cet endroit, au cœur du foyer qui accueille le nouveau pouvoir en lice. Un président est mort au Palais de La Moneda ! Un président est mort au Palais de La Moneda. Un président…

   La recherche de réponses aux besoins indéniables d’égalité et d’opportunités qui brisent le déterminisme d’origine sociale est, en profondeur, un héritage du mouvement social d’une centurie, qu’a représentée Allende dans son voyage presque impossible vers la Présidence du Chili. L’actuel mouvement estudiantin et d’autres forces revendicatrices de droits basiques professionnels et sociaux est, sans doute, un bourgeonnement miraculeux de la graine plantée par l’immolation d’Allende sur son siège présidentiel. Toute l’avancée sociale et l’accès aux opportunités justes pour tous les enfants du Chili durant ces décennies post-dictature semblent suivre une ligne argumentative qu’est venu nous réciter au creux de l’oreille le « camarade président », année après année, depuis une tombe illusoire. Surgit alors la grande question historique : le massacre était-il nécessaire ? La torture sauvage était-elle réellement nécessaire ? Ceux qui ont pris les armes institutionnelles pour renverser le citoyen élu lors du combat électoral juste ont-ils été réellement vaincus ou ont-ils triomphé? La véritable rupture dans le corps chilien est survenue après l’effondrement de décennies d’avancée du mouvement social, quand la communauté sociale fut divisée par la marque idéologique que l’on prétendait justement exterminer, entre Chiliens « patriotes » et Chiliens « traîtres ». Après cette séparation arbitraire des valeurs nationales, appuyer sur la gâchette et faire succomber « l’ennemi apatride » n’était plus qu’une question d’heures…

   Et maintenant, après toutes les années d’autoritarisme dont nous autres Chiliens avons souffert, avec l’extermination systématique de ceux qui ont appuyé l’Unité Populaire dans ses hautes sphères aussi bien que de ceux qui construisaient la vie comme des ouvriers dans les rues, nous avons fini par arborer, droite et gauche confondues, un agenda basique, une entente minimum, dans le besoin de nous attacher à créer une société plus juste et intégratrice, condition évidemment indispensable au développement du pays. Nous en sommes arrivés, après une déviance dramatique qui a coûté la vie et l’âme à des milliers de Chiliens, aux mêmes grands échecs qui réclament, après des décennies d’histoire, les mêmes réponses urgentes.

   C’est pourquoi, après ce voyage superficiel dans les ombres (un passage où le concept même de patrie a été divisé dans notre tranchée idéologique à tous), il est nécessaire d’appeler à fermer les yeux lors de ce nouvel anniversaire de la rupture de notre humanité nationale et implorer alors, « que cesse le bruit des canons derrière les fantômes qui font souffrir notre âme tous les 11 septembre ! » Derrière notre mémoire historique, et celle des enfants de nos enfants, que le passé horrible de tants de compatriotes ne soit pas vain, car au bout du compte, en ce nouveau 11 septembre 1973 qui surgit du rêve du possible…

« … les enfants entourent La Moneda,

leurs mains caressent joyeuses

le peuple qui élève son chant

Un soldat soupire,

un genou à terre,

qui réclame repos et soulagement »

 

 

Texte original : ZAMORANO P. (2012). "Cesó el tronar de los cañones"

15:54 Publié dans Article, Citoyenneté, Histoire, Musique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : chili | |

 
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