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15/10/2012

Forte tempête

Un homme de chiffres et un lettré refont le monde nicaraguayen.

nicaragua   Je croise généralement l’ami de cette histoire dans les salles d’attente des aéroports. Il vit à cheval entre Miami et Managua car, quand dans les années 80 ses propriétés furent confisquées, en pleine fureur révolutionnaire, qui voulait pour l’Etat la plus-value de la richesse et la distribuer ainsi avec largesse au pauvres, il s’est exilé en maugréant, a établi ses affaires en Floride, et après la défaite sandiniste dans les urnes en 1990, il est revenu et a récupéré ses propriétés, ou bien en a reçu une indemnisation.

   Nous nous lançons toujours dans de longues conversations tandis que nous attendons l’avion et nous parlons souvent de mes livres, car il en est un grand lecteur, mais aussi du Nicaragua et de son futur. Il me dit toujours que j’ai bien fait de m’éloigner de la politique, car la littérature y a gagné, et je le remercie, en mon for intérieur, d’être, à tout le moins, le gagnant. Quant au futur du Nicaragua, si nous nous mettions facilement d’accord auparavant, plus maintenant, et nous sommes souvent en mésentente cordiale parce qu’il est maintenant un défenseur du gouvernement Ortega et moi un critique ; un ennemi juré, disent les porte-parole du régime.

   Mais ce n’est pas de moi que nous parlons, mais de mon ami entrepreneur, qui durant notre dernière conversation, m’a fait une liste des bienfaits des politiques officielles, qui font avancer le Nicaragua dans le bon sens, selon sa propre expression : tout d’abord, une entente exemplaire avec les entrepreneurs privés : ils s’attachent à produire, à étendre leurs affaires, à exporter ce qu’ils produisent, et le commandant s’attache à mener la politique, dont ils ne se mêlent pas. Dans cette censure politique, figurent, bien sûr, les élections justes et libres, l’indépendance des pouvoirs et l’Etat de Droit.

   Il attribue à cette parfaite division du travail la croissance économique soutenue du pays, l’accroissement des exportations, les comptes publics sains, l’augmentation des réserves, et l’équilibre budgétaire, puisque, je le cite, si les entrepreneurs étaient à la fois leaders politiques et passaient leur temps à s’opposer au Gouvernement, plus personne ne produirait de richesse. Grâce à Dieu, me dit-il, les évêques de la Conférence Episcopale, on dirait plutôt un parti politique d’opposition, je ne sais pas si tu as déjà lu leur dernière lettre pastorale où ils taxent le commandant d’autoritaire et d’anti-démocratique, ils ne s’occupent ni de café ni de bétail, n’ont aucun lien avec les banques ; ils nous mettraient sur la paille.

   En outre, poursuit-il, les relations avec le Venezuela sont une bénédiction. Ils nous paient bien pour la viande, nous donnent du pétrole à moitié prix. Peut-être que je n’aime pas personnellement Chavez, et je t’avoue en confiance que je n’aime pas non plus personnellement le commandant Ortega et je ne l’inviterais pas à une fête d’anniversaire chez moi : mais si j’étais Vénézuélien, je voterais pour Chavez, imagine Capriles président et les masses chavistes dans les rues lui rendant la vie impossible, grèves et émeutes, les raffineries à l’arrêt, tout irait à vau-l’eau. Comme on a pu le voir, les souhaits de mon ami ont été exaucés.

   Je lui demande s’il est du même avis sur le commandant Ortega, s'il pense que s’il était dans l’opposition, l'économie du pays se verrait affectée par des arrêts de travail, des grèves, des blocages de routes. Bien sûr que oui, me répond-il, ne l’a-t-on pas vu auparavant, quand il n’était pas encore revenu à la Présidence ? Regarde aujourd’hui. Pas la moindre grève, parce que tous les syndicats lui obéissent. Il n’y pas de conflit, pas même dans l’approbation des augmentations du salaire minimum, qui se décident avant en privé et avec les chambres entrepreneuriales, et quand on arrive à la table des négociations, tout est déjà réglé.

   D’autre part, pense à ce que signifie pour la stabilité d’un pays que toutes les lois soient approuvées presque unanimement, car le commandant a une immense majorité de députés. Foin d’éternelles discussions. Et les lois économiques, celles sur les impôts, sont consultées avant par les chambres. C’est la situation parfaite pour que nous avancions. Et les partis d’opposition ? Ils n’existent presque pas, parfait, ils ne servent à rien. Et qu’est-ce qu’ils appellent populisme ? Que les pauvres reçoivent quelque chose et soient contents ? Parfait aussi.

   Mon ami entrepreneur parle sur un ton passionné. Il me prend le bras, comme s’il voulait m’emmener quelque part et me dit : à dire vrai, nous ce dont nous avons besoin c’est d'une seule personne qui mène la barque, une personne qui puisse s’imposer, à laquelle tout le monde obéit : si la démocratie c’est que certains disent une chose et d’autres une autre, le président propose une loi à l’Assemblée, l’Assemblée ne l’approuve pas, un tribunal vient et contredit ce que le président a décidé, ou le Contrôleur fait irruption et dit que telle amélioration d’une route est mal faite et qu’il faut la stopper, de même que la construction d’un barrage, ce type de démocratie ne nous convient pas.

   Néanmoins, me dit-il, un peu plus calme, il y a des choses que je n’aime vraiment pas, mais qui ne me semblent pas essentielles. Cette haine envers les Etats-Unis, ces attaques contre le capitalisme, cette manie de parler du capitalisme comme s’il n’y avait rien de pire au monde ; j’aimerais que ces discours soient plus calmes, plus conciliants ; mais sais-tu de quoi je suis convaincu ? Qu’au fond tout cela n’est que de la parlote. Les Américains ont l’habitude de ces attaques et n’en tiennent pas cas, car ils savent que c’est là pure rhétorique, le commandant doit parler de la sorte parce qu'il y a dans son parti des membres radicaux qui aiment entendre ces sermons anti-impérialistes.

   On m’appelle pour embarquer et nous devons nous séparer. Lors de notre prochaine rencontre je pourrai poser à mon ami toutes les questions que son enthousiasme, vis-à-vis de ce qu’il célèbre maintenant et craignait tant auparavant, a laissé en suspens. Lui demander, pour commencer, s’il ne pense pas que le calme parfait qu’il décrit peut précéder une forte tempête.

   Mais on verra ça la prochaine fois.

 

Texte original : RAMIREZ S. (2012). "La tormenta perfecta"

20:13 Publié dans Article, Economie, Politique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : nicaragua | |

 
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